18
Ils quittèrent le bungalow un quart d’heure plus tard, ne laissant derrière eux qu’un amoncellement de boîtes de conserve et de détritus. Ils ne rencontrèrent aucune difficulté pour traverser la ville car les trottoirs se vidaient à l’approche de Lucie. Son avance, telle celle d’un lépreux précédé du son de sa clochette, creusait une trouée dans la foule. Ébahi, David regardait s’enfuir les ménagères et les promeneurs de ce pas un peu raide qu’ont les automates ou les mutilés affublés de prothèses. Lucie était une goutte de lave traversant une fourmilière, un projectile qu’on entend siffler du haut des cieux et dont on essaie de prévoir le point d’impact pour mieux s’en écarter. L’adolescent s’amusa une minute de ce pouvoir qui repoussait les spectres à la bouche tachée d’argent encombrant les trottoirs de Triviana. Il avait l’impression de s’ouvrir un chemin, crucifix brandi, au milieu d’une meute de vampires dépités. Puis le sourire déserta ses lèvres lorsqu’il comprit que personne, en définitive, n’avait toléré leur approche. Cette fuite généralisée ne pouvait signifier qu’une seule chose : qu’il n’y avait pratiquement plus d’êtres humains dans la cité. Cette constatation l’accabla et il chercha machinalement la main de sa mère pour se réconforter. Lucie marchait à la façon d’une somnambule, les yeux fixes, sans rien remarquer. Elle ne lui accorda pas un regard. Au moment de s’engager sur la lande, David murmura d’une voix presque indistincte :
— À propos, Jonas Stroke est mort…
— Je sais, dit M’man, je l’ai senti mourir. Les ondes étaient pleines de sa souffrance.
— Mais pourquoi se sont-ils acharnés sur lui ? objecta l’adolescent. Il les avait pourtant bien servis ?
— Justement, il ne voulait plus leur obéir.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je crois que les créatures lui avaient demandé de me supprimer… Il a refusé.
David hocha la tête mais se garda d’épiloguer. Ses craintes se confirmaient. L’étau allait se refermer autour de M’man et les jours à venir risquaient de se révéler fort éprouvants.
Ils traversèrent la lande sans rencontrer la moindre manifestation « diabolique » et parvinrent sans encombre au collège. Une fois le mur d’enceinte franchi, David pria la jeune femme de se dissimuler dans l’une des remises en attendant le soir. Il ne tenait pas, en effet, à ce qu’elle pénétrât dans le collège sous les yeux des élèves rassemblés, quel que fût leur degré d’abrutissement.
Ces précautions observées, il se glissa dans le bâtiment et prit le chemin des sous-sols avec l’intention de localiser une « cache » acceptable. Il dut toutefois poser des jalons et prendre des repères pour ne pas s’égarer, tant les caves constituaient un univers labyrinthique aux embranchements mal éclairés. Il finit par dénicher un cagibi que n’empuantissait pas l’humidité, et dans lequel on avait remisé d’anciens ouvrages de théologie imprimés en latin. La lumière fonctionnait encore et les caisses entassées pouvaient, à l’occasion, servir de table ou de lit. Il décida qu’il cacherait M’man au cœur de cette bibliothèque oubliée. Le plus dur était encore de se procurer des vivres sains, une nourriture non infestée par les molécules du métal en extension, et de l’entreposer ici en vue du voyage à accomplir.
Abandonnant les caves, il gagna la cuisine et se livra à une véritable perquisition dans les placards non cadenassés de l’office. Il procédait avec des gestes fébriles de voleur et de vandale, bousculant les conserves, éventrant les salaisons avec ses ongles, broyant les miches de pain entre ses paumes. Il emplit un sac de toile avec toute la nourriture qui lui parut consommable et alla dissimuler cette besace dans sa chambre. Ensuite, ne sachant que faire en attendant la nuit, et ne voulant surtout pas donner l’éveil, il profita de l’interclasse pour regagner son pupitre. À cette occasion il croisa Mary Bouffe-minou dans le couloir. Les yeux manquèrent aussitôt de lui jaillir des orbites sous l’effet de la stupeur car le ventre de la femme rousse avait enflé, distendant sa robe, comme celui d’une future maman !
Elle était enceinte ! Enceinte du bébé de fer déposé par Bubble-Sucker au fond de sa matrice ! Enceinte comme une femme peut l’être au bout de six mois de grossesse alors que ses ébats avec le petit astronome ne dataient que de la veille !
Encore une fois le métal se montrait maladroit dans l’application de sa technique de camouflage. Copiant le processus de reproduction des humains, il n’avait pas songé que la dimension temporelle y jouait un rôle capital, et qu’une femme engrossée de frais ne pouvait décemment afficher dès le lendemain un ventre de parturiente entrant en salle de travail !
Mary, elle, ne paraissait pas s’étonner de son nouvel état. Ses yeux vides avaient l’air de deux ampoules victimes d’un court-circuit et sa voix sonnait affreusement faux. Dans la classe, personne ne fit aucun commentaire sur la grossesse insolite de l’enseignante. D’ailleurs aucun des lycéens ne lui jeta le moindre coup d’œil. Ils étaient tous trop occupés à prendre des notes pour lui accorder une seconde d’attention. David, après un bref tour d’horizon, s’aperçut que nombre d’entre eux traçaient sur leur cahier des signes cabalistiques totalement indéchiffrables, que certains continuaient à écrire bien que leurs stylos fussent vides depuis longtemps, et que d’autres – sans désemparer – débordaient les limites des feuilles de papier quadrillé pour continuer à tracer des mots et des schémas sur le bois même de la table… Une fois de plus, il fut assailli par l’horrible impression d’être l’unique, le dernier vivant d’un navire en perdition aux ponts encombrés par un équipage de cadavres.
« Patience, se murmura-t-il, encore quelques jours et le cauchemar prendra fin. Il suffit que je trouve un canot en état de naviguer. Demain, je descendrai sur la plage, j’y ai vu de grosses barques. Nous prendrons le large pendant que les créatures se rassembleront pour reconstituer le vaisseau initial, le fameux « bombardier » qui a ravagé le parc d’attractions il y a quarante ans ! Oh ! qu’elles partent ! Qu’elles partent donc et nous laissent en paix, après, tout rentrera dans l’ordre. »
Sur l’estrade, Mary Bouffe-minou s’agitait, parlait d’une voix de crécelle et traçait des formules incompréhensibles au tableau noir. David fixait son ventre, ce ventre obscène et impossible qui lui était « poussé » en une nuit ! Le métal l’emplissait, il en était sûr. Il avait déjà commencé à proliférer, décuplant son volume initial aux dépens des organes de la grande femme rousse. Mary était enceinte d’une enclume ! Une enclume d’outre-espace, à la fois liquide et solide !
Les tempes bourdonnantes, et craignant de se trahir par la trop grande fixité de son regard, il finit par baisser les yeux.
Il se sentait de plus en plus vulnérable, de plus en plus menacé. « Il y a en toi un germe de folie qui te protège encore pour quelque temps », lui avait déclaré en substance le spectre de Moochie, et il avait probablement raison. David avait débarqué au collège la tête emplie de cauchemars, hanté par les images du parking et du viol dont M’man avait été la victime. Oui, mais tout cela avait aujourd’hui tendance à s’effacer. Le « temps des cachets bleus » était révolu, et les vrais problèmes, le danger, la nécessité de survivre, avaient fini par le débarrasser de ses vieilles hantises. Les fantômes en blouson de cuir et l’odeur d’huile du parking souterrain ne le persécutaient plus avec la même opiniâtreté que par le passé. Paradoxalement, au fur et à mesure qu’il recouvrait sa santé mentale, il devenait un gibier plus facile pour les prédateurs d’outre-étoiles. Pour demeurer intouchable, il eût fallu qu’il se maintînt volontairement en état de démence. C’était un programme impossible à suivre.
La fin du cours sonna, et Mary s’en alla de sa démarche gauchie de femme enceinte, laissant le tableau couvert de symboles inconnus. Le reste de la journée s’écoula dans la même atmosphère de folie froide. David se surveillait, calquant son attitude sur celle de ses condisciples, ne suscitant aucune conversation et respectant le silence monacal qui régnait désormais sur le collège.
À la tombée de la nuit, quand la légion des somnambules eut regagné les dortoirs, il s’équipa d’une torche électrique, du sac de vivres, et partit chercher Lucie dans l’ancienne remise à vélos. Lorsqu’il poussa la porte de la baraque, la jeune femme fronça le nez comme si elle venait de détecter une mauvaise odeur.
— Il n’y a plus beaucoup de gens sains, ici, constata-t-elle, et ceux qui sont encore humains sont victimes d’une sorte de transe profonde, une espèce d’hypnose qui les fait vivre dans un rêve éveillé. Ils sont pris par la fascination du métal, je le sens, ils passent leurs nuits abîmés dans la contemplation d’un couteau ou d’un poignard scout. Ils ne rêvent plus que de plaies et d’égorgements. S’ils détectent ma présence, ils se mettront aussitôt en chasse.
— J’ai trouvé un cagibi dans les sous-sols, précisa David, une pièce aux murs tapissés de livres épais comme des briques. Cela pourrait constituer une sorte de caisson, non ?
— Je ne sais pas. Je vais essayer de dormir. Quand je suis inconsciente, ils ont beaucoup plus de mal à me localiser. Je prendrai des pilules, elles gomment les rêves.
— Oui, approuva David, tu n’as qu’à dormir jusqu’à ce que j’aie trouvé un canot en bon état. Je descendrai sur la plage dès demain matin. J’espère que les créatures ne chercheront pas à nous poursuivre.
— Je ne peux pas te répondre, murmura dubitativement Lucie, elles sont lentes et obstinées. Elles ne changent pas d’avis toutes les trente secondes, elles. En fait, elles ont beaucoup de mal à s’adapter à notre dimension, elles ne perçoivent le monde que de façon fragmentaire.
— C’est pour ça qu’elles font des erreurs.
— Sûrement. C’est comme si on te demandait d’imaginer le motif complet d’un puzzle à partir de trois petits fragments prélevés au hasard dans la boîte.
— Maintenant, essaie de ne plus penser à rien, murmura le garçon, fais le vide dans ta tête, nous allons nous glisser à l’intérieur du collège.
Ils sortirent de la baraque sur la pointe des pieds, traversèrent la cour en rasant les haies de fusains et pénétrèrent dans le hall par l’une des portes-fenêtres que David avait déverrouillée à cette intention. Le garçon tremblait de tous ses membres à l’idée de voir soudain surgir au détour d’un couloir la silhouette du portier ou de l’astronome. Mais rien de semblable ne se passa et ils purent rejoindre la bibliothèque oubliée en toute impunité. Il faisait chaud et moite dans la cave, et Lucie entreprit immédiatement de se dénuder.
— À l’asile, ils nous prenaient tous nos vêtements, expliqua-t-elle en retirant sa culotte. Oh ! Et cesse donc de rougir comme ça ! Tu ferais mieux de t’y habituer, ça pourrait te servir le jour où l’on t’internera.
— Quand vont-ils procéder à la reconstitution du vaisseau ? s’enquit l’adolescent pour changer de conversation.
— Je ne sais pas, bientôt sûrement. Ils attendent le retour de certaines créatures très puissantes qui ont accumulé beaucoup d’énergie en passant de corps en corps au cours des dernières années. Toute la matière doit être rassemblée, tu comprends ? Il ne doit plus rester une seule goutte de mercure isolée de par le continent. Toute la masse énergétique de l’entité doit être concentrée ici, sur la lande, à l’endroit de la catastrophe. Quand toutes les conditions seront réunies ils fusionneront et partiront, comme ils sont venus.
Ils se séparèrent sur ces derniers mots, et David referma soigneusement la porte du cagibi en espérant que les ondes mentales de sa mère resteraient prisonnières du caparaçon d’encyclopédies tapissant les murs. Agrippé au mince pinceau de lumière tombant de la torche, il entreprit de s’extirper des profondeurs de la cave sans jamais regarder par-dessus son épaule. Le labyrinthe des chaufferies et des dépotoirs pesait sur ses épaules tel un corps inerte à la densité croissante. Enfin il déboucha dans le hall. Bonnix sommeillait sur une banquette, la mâchoire pendante. David passa derrière lui sans l’éveiller et grimpa à l’étage. Comme il traversait le palier conduisant aux chambres des enseignants, il perçut un râle étouffé, une plainte cyclique, dont la tonalité lui rappela la voix de Mary Bouffe-minou. Il s’immobilisa, en alerte, ne sachant s’il devait poursuivre son chemin ou tenter une reconnaissance. Allait-il encore surprendre quelque monstrueux accouplement… ou bien Mary était-elle tout bonnement en train de mourir ?
Il fit deux pas sur le tapis de velours râpé. Plusieurs portes étaient entrebâillées. Qui logeait encore ici ? Cinq ou six enseignants, guère plus, et qui s’étaient regroupés après la fuite générale dont le collège avait été le théâtre au lendemain de la mort tragique de son directeur. David cherchait des noms : Bubble-Sucker, le portier… qui d’autre ? Gronsky, le prof de grec, Mashem ? Non, Mashem avait pris le large avec les autres.
Les gémissements redoublèrent d’intensité. Cette fois aucun doute n’était plus possible, ils provenaient de la chambre de Mary ; la carte de visite punaisée sur la porte en faisait foi.
David posa le bout des doigts sur le battant. La poignée l’attirait. Allait-il la tourner ? Un rai de lumière jaunâtre filtrait par le trou de la serrure. Sûrement celui d’une veilleuse placée à la tête du lit. Le garçon saisit le bouton de porcelaine, le tourna. La gâche joua aussitôt, le verrou n’avait pas été tiré. David poussa doucement le panneau de bois et glissa sa tête dans l’entrebâillement. Il savait qu’il avait tort d’insister, que sa curiosité allait être impitoyablement châtiée. Pourtant il avança le pied sur le tapis aux dessins effacés…
Mary reposait sur le lit, nue, les jambes écartées, dans la position d’une femme en train d’accoucher. Sa tête roulait de droite à gauche sur l’oreiller trempé de sueur, et elle gémissait sans parvenir à sortir du sommeil, comme victime d’un charme puissant. David s’adossa au chambranle. Sous la touffe rousse du pubis, le sexe de Mary se dilatait, soumis aux ondes péristaltiques d’une trémulation venue du plus profond de ses entrailles.
Bien que le comportement général de la femme rousse fût celui d’une parturiente en plein travail, le vagin béant ne laissait échapper aucun des liquides habituels. On avait plutôt l’impression que quelque chose rampait au fond de ce tunnel de chair élastique, quelque chose qui se déplaçait à quatre pattes, de son plein gré.
Subitement une minuscule tête métallique pointa entre les jambes de la femme inconsciente. C’était une bille de chrome polie, luisante, aux traits encore indécis. David suffoqua, les muscles thoraciques noués par la frayeur.
Le bébé de métal rampait à présent sur les coudes, émergeant lentement du ventre de sa « mère ». On eût dit que Mary était en train d’accoucher d’une petite armure parfaitement astiquée, d’un chevalier moyenâgeux équipé de pied en cap pour quelque tournoi !
La chose sortit complètement de son abdomen et tenta de se redresser, mais elle était encore trop faible et retomba au milieu des draps froissés. Cet accouchement n’avait provoqué aucun flux de sang ou de matière placentaire, et c’est tout juste si le gnome de fer paraissait légèrement gluant sous la lumière électrique diffusée par la veilleuse.
David recula d’un pas. La petite armure se déplaçait maintenant à quatre pattes avec des contorsions maladroites. Elle allait et venait d’un bout à l’autre du lit tel un chaton qui craint de sauter d’un meuble trop élevé.
David ne savait que faire. Devait-il envelopper le « nouveau-né » dans un chiffon et aller le jeter dans la chaudière du collège ? C’est sûrement ce qu’aurait fait Shicton-Wave en pareille occasion, mais lui – David Sarella – ne se sentait pas le courage de poser les mains sur cette chose au visage encore anonyme, aux membres mal ciselés.
Comme si elle avait deviné les pensées de l’intrus, la créature recula… et courut chercher refuge entre les cuisses de Mary pour réintégrer au plus vite le ventre de sa mère. Cette fois David lâcha la lampe-torche. Le gnome enfonçait sa tête dans le sexe de l’enseignante, tel un animal apeuré qui retourne au fond de son terrier ! Ses mains difformes écartaient les lèvres du sexe, dilatant les muqueuses. En quelques secondes ses épaules disparurent, englouties, puis ce fut le tour de ses fesses et de ses pieds… Le ventre de Mary, un instant dégonflé, reprit son aspect de globe terrestre dilaté. Le gnome de chrome avait regagné sa cachette pour achever de s’y développer en toute quiétude, loin de la curiosité des humains.
David se pencha, ramassa la torche et rebroussa chemin aussi vite qu’il put. Il avait un mal fou à se persuader de la réalité de ce qu’il venait de vivre.
Il grimpa l’escalier quatre à quatre et s’enferma dans sa chambre à double tour.
Il dormit par à-coups, avec la mauvaise conscience d’une sentinelle qui lutte vainement contre la fatigue. À l’aube il se leva en grelottant. Un brouillard épais montait de la mer, noyant la falaise dans un nuage humide, saturé de gouttelettes. David s’habilla et descendit dans le hall. Il avait faim mais répugnait à se risquer dans la cantine. Toute nourriture lui semblait suspecte désormais et son estomac se nouait à la seule idée de porter à sa bouche l’un de ces petits pains que lestait un noyau de fer. Combien de temps pourrait-il tenir de cette manière ? Sûrement pas une éternité. Il était urgent de partir avant que l’inanition ne fasse de Lucie et de lui deux larves incapables de se mouvoir. Quittant le bâtiment, il traversa le parc et longea le bord de la falaise, là où un sentier en pente raide permettait de descendre jusqu’à la plage. Le brouillard rendait la craie poisseuse, il faillit glisser à deux reprises et c’est le cœur battant qu’il posa enfin le pied sur le tapis de galets. Les grosses barques étaient là, couchées sur le flanc, le gouvernail enveloppé de varech, la quille incrustée de coquillages. David piétina dans les galets pour s’en approcher. Elles lui semblaient très lourdes, très lourdes. Aurait-il la force de les tirer jusqu’à la mer ? Au moment où il posait la main sur le flanc de la première embarcation, il comprit que cette question n’avait plus de raison d’être ; quelqu’un avait soigneusement percé la coque des canots au-dessus de la ligne de flottaison. Les trois barques n’étaient plus que des épaves inutilisables. La colère et les larmes lui empourprèrent le visage, et il ne put résister au besoin de frapper les embarcations de ses deux poings serrés.
— Gardez votre sang-froid, Sarella, chuinta la voix de Shicton-Wave derrière lui. Nous vivons une période troublée où il importe plus que tout de conserver le contrôle de ses nerfs. Regardez-vous… Pour un peu vous vous mettriez à pleurer comme une petite femme !
David pivota dans les galets crissants. Shicton-Wave se tenait appuyé à un pan de roche calcaire, le col de sa capote relevé, les mains dans les poches.
— C’est vous qui avez fait ça ? aboya David.
— Moi ? rétorqua le jeune dandy, vous êtes fou. C’est le portier qui a saccagé vos canots. Je l’ai suivi quand je l’ai vu quitter le collège, une masse de carrier sur l’épaule. Il est là-bas, dans cette petite grotte. Il dort. Vous voulez le voir ?
— Pourquoi aurais-je envie de le voir ?
— Parce que c’est instructif. Venez, je vais vous montrer quelque chose, un sacré tour de magie. Ensuite, vous pourrez peut-être m’expliquer ce qui se passe ici ? J’ai l’impression que vous savez beaucoup de choses, non ?
Losfred s’était approché et avait saisi David par le revers. L’enfant essaya de se dégager, mais le jeune homme le tira impitoyablement vers la petite caverne qui s’ouvrait au ras de la plage. Le portier s’y trouvait, couché sur le dos, dans le varech pourrissant. Sa main droite serrait encore le manche du grand marteau de fonte. Il avait les yeux ouverts mais ne semblait rien voir.
Shicton-Wave s’agenouilla et tira de sa poche un couteau à cran d’arrêt dont il fit jaillir la lame.
— Vous n’allez pas le tuer ! s’indigna David.
— Non, fit tranquillement Losfred, et pourtant il le mérite, car on peut considérer qu’il nous a trahis.
Il eut un sourire glacé et ajouta, comme à regret :
— Non, je ne vais pas le tuer, ce n’est pas la peine, je ne suis même pas certain qu’il soit encore vivant.
Ce disant, il glissa la lame du couteau entre les lèvres de l’homme à la gueule cassée avec l’intention manifeste de lui desserrer les dents.
— Attention, souffla-t-il, c’est maintenant que ça devient intéressant. Ouvrez grandes vos oreilles !
Les mâchoires de l’homme s’écartèrent avec un claquement sec de piège à loup, dévoilant le trou noir de sa bouche.
— Et alors ? fit David, sans comprendre.
— Alors ? Approchez votre oreille de sa bouche… et écoutez !
David s’exécuta. Dès qu’il fut au-dessus du visage de l’homme, il perçut comme une rumeur lointaine, un écho qui montait de la poitrine du portier. Ce n’était pas le bruit d’une respiration, ni même le grasseyement d’un arbre bronchique encrassé par le tabac, non, c’était… autre chose. Une rumeur de réunion publique. De marché. On entendait des voix, des rires… et même de la musique, comme si une fête foraine minuscule avait élu domicile dans les poumons du surveillant. Une fête foraine ! Et soudain, terrible, une voix nasillarde et métallique jaillit du fond de ce corps immobile. Une voix ténue, lointaine, déformée par le pavillon d’un mauvais haut-parleur. Et cette voix disait : Tu es mon sandwich de pain blanc, et quand je te serre entre mes doigts… Kraki-Krac, Kraki-Krac…
David bondit en arrière.
— Surprenant, n’est-ce pas ? ricana Losfred. C’est la rumeur d’une fête foraine qui lui tient lieu de respiration. C’est comme s’il avait avalé un magnétophone qui passerait et repasserait sans cesse un enregistrement vieux de quarante ans. Car c’est bien de la fameuse nuit du bombardier qu’il s’agit, n’est-ce pas ? Ne me dites pas le contraire, nous n’avons plus le temps de finasser… Et puis j’ai commencé à me renseigner après le meurtre de Barney Coom. Cet assassinat bizarre m’avait mis la puce à l’oreille. Le vieux Barney, le gros Flanagan… Cela faisait trop de coïncidences. Je suis persuadé que vous connaissez le fin mot de l’affaire, Sarella, et vous me devez la vérité. Je sais aussi que vous cachez une femme dans les sous-sols du collège.
— Quoi ?
— Inutile de nier, je vous surveille depuis un bon mois. Je vous ai vu la ramener, hier soir. Je suis d’ailleurs passé lui dire bonjour.
David sauta sur ses pieds, livide.
— Vous… vous êtes allé la voir ? bégaya-t-il.
— Oui, chuinta Shicton-Wave, nous avons eu une conversation de bon voisinage, rien de plus. Elle m’a reçu en tenue plutôt… légère. Je crois même qu’elle était nue.
David chercha du regard une pierre tranchante dont il aurait pu se saisir pour frapper le jeune homme au visage.
Celui-ci, devinant ses intentions, lui saisit durement le poignet.
— Allons ! Assez d’enfantillages ! Nous sommes en état de guerre, Sarella, bon sang, vous ne comprenez pas ça ? Avec cette femme nous sommes peut-être les trois derniers humains du collège… et de Triviana. Nous devons tout nous dire. C’est votre mère, n’est-ce pas ? J’ai lu votre dossier, on y disait qu’elle est folle, et cette femme, en bas, m’a paru pour le moins… bizarre, avec ses… pinces à linge.
David ne put s’empêcher de rougir.
— Sarella, martela Shicton-Wave, il faut que vous vous décidiez à parler. Qu’est-ce qui se passe ? Ces transformations bizarres, ces phénomènes inexplicables, ces cadavres de lapins qui se promènent dans le parc en fumant des mégots ? Je sais que je ne suis pas fou, Bonnix les a vus lui aussi… Alors quoi ? C’est la fin du monde, c’est ça ? L’holocauste ? J’ai toujours su que cela arriverait, mais pas de cette manière. On nous a intoxiqués avec des substances psychotropes ? Un gaz de combat ? Un virus ? C’est une guerre chimique, j’en suis sûr. Notre perception de la réalité est altérée.
— Non, murmura David, ce n’est pas la guerre. C’est… c’est la nuit du bombardier. Le métal des étoiles… Il revient.
Losfred referma d’un coup sec la mâchoire du portier et replia son couteau.
— Sortons d’ici, ordonna-t-il, vous allez tout me raconter. Nous sommes prisonniers du collège, il faut mettre sur pied un plan de bataille ; s’il y a invasion, nous devons être en mesure d’organiser la résistance.
Il paraissait satisfait de voir se confirmer la nouvelle d’une catastrophe imminente.
— Je ne voulais pas résister mais fuir avec ma mère, rétorqua David. On ne peut rien faire contre ces créatures, elles se glissent partout.
— Je sais, la nourriture, les plaies… Je ne mange plus que des rations militaires, je ne tiens pas à finir comme Bonnix. Jusqu’ici cela m’a bien servi, je suis toujours intact.
« C’est ta folie qui t’a protégé, pensa David, pas ta nourriture de bidasse. Tu as probablement un plomb de sauté, comme moi. Tu es fou, oh ! pas trop, juste un peu… Juste assez pour te protéger. Suffisamment en tout cas pour être vacciné contre les émanations hypnotiques du métal qui ont transformé les autres en morts-vivants ! »
Oui, c’était cela, un germe de paranoïa, un zeste d’idée fixe qui avait préservé le grand Losfred de la décérébration générale. Il était fou, un peu, pas assez pour gêner la prolifération des créatures, mais suffisamment pour établir autour de sa personne un barrage invisible… pour demeurer réfractaire. Lucide.
Ils avaient atteint le sommet de la falaise. David ne savait que faire. Devait-il vraiment ouvrir son cœur à ce maniaque qui dépeçait les chiens pour les manger crus ?
— Pourquoi le portier a-t-il enterré les barques ? songea-t-il à voix haute. Il aurait été si simple de nous laisser filer.
— Je ne crois pas, objecta Losfred. On veut nous retenir prisonniers de manière ; que l’affaire ne s’ébruite pas. Triviana est une petite bourgade assez autonome, il y a fort à parier que personne à travers le pays n’est au courant de ce qui se passe ici. Nous laisser filer, c’était courir le risque du scandale.
Lorsqu’ils rentrèrent au collège, les élèves étaient déjà installés à leurs pupitres. Les corps colonisés continuaient à observer les rites des comportements d’habitude inscrits dans leurs aires cérébrales.
— Allons dans ma chambre, décida Losfred, et j’espère que cette fois vous me direz tout.